Revue
de Philosophique
Recensioni
di René Guénon pubblicati dalla rivista
Revue
de Philosophique nell'anno
1919/
Mai
1919
JOHN
LAIRD, Problems of the self, Londres, Macmillan,1917.
Cet
ouvrage est le développement d'une série
de conférences faites en mars 1914 à
l'Université d'Edimbourg.
L'auteur
se propose de montrer l'insuffisance de la "psychologie
sans l'âme", c'est à dire d'une conception
phénoméniste de la psychologie; mais
il ne s'en tient pas à ce point de vue négatif,
et il veut indiquer aussi ce qu'est la "psychologie
avec l'âme" : pourquoi faut-il admettre une
âme, et en quel sens précis doit-on l'entendre?
Monsieur Laird emploie le mot "self" (difficile à
traduire en français, et qu'on ne peut guère
rendre que par "le soi") de préférence
à d'autre termes tels que "personne", "âme",
"esprit", etc., parce qu'il lui paraît plus
large et moins déterminé, et, par suite,
moins susceptible de faire préjuger d'une certaine
solution des problèmes dont il s'agit.
Ces
problèmes, M. Laird s'attache d'abord à
en faire ressortir l'importance primordiale pour l'homme,
importance qui, selon lui, doit en faire en quelque
sorte le centre et la clef de voûte de toute
philosophie. Cherchant ensuite de quelle façon
on doit aborder ces questions, auxquelles il n'a d'ailleurs
pas la prétention de donner une réponse
définitive, il trouve que le meilleur point
de départ consiste dans l'analyse de ce qu'il
appelle "expériences", entendant par là
ce qu'on nomme plus habituellement "états de
conscience", "processus mentaux", etc. Cette analyse
est précisément ce qui fait l'objet
de la psychologie; mais ici il faut aller plus loin,
car les problèmes du "self" et de sa nature
dépassent manifestement le domaine de l'investigation
psychologique. Est-ce à dire que l'étude
qui en est faite ici relève de l'ordre métaphysique,
ou s'efforce-t-elle simplement d'y conduire? En tout
cas, l'auteur, au début, se garde de préciser
si le point de vue auquel il va se placer est métaphysique
ou psychologique.
Quoiqu'il
en soit, M.Laird, pour commencer, essaie de définir
ce qu'est l'objet de la psychologie; il montre qu'il
est insuffisant d'opposer le psychique au physique,
car tout ce qui n'appartient pas au monde physique
n'est pas, nécessairement et par là
même, de nature psychique. Les "expériences"
ne peuvent être définies par quoi que
ce soit d'autre; l'analyse psychologique, qui cherche
à en connaître la nature, est, soit directe,
soit indirecte. L'analyse indirecte peut être
appelée "interprétative", et elle se
base sur l'étude des langues, des institutions,
etc.; quant à l'analyse directe, ce n'est pas
autre chose que l'introspection. De là une
discussion sur la possibilité de l'introspection
et la valeur des résultats qu'elle permet d'obtenir.
L'introspection montre montre que le caractère
commun à toutes les "expériences", c'est
d'être, non pas des objets pour la conscience,
primitivement du moins, mais des modes de relations
à un objet; et cela est vrai pour le sentiment
aussi bien, quoique moins manifestement, que pour
la connaissance et la volonté. Cette division
habituelle des "expériences" en trois classes
a un fondement logique qui est le suivant : la connaissance
est "adynamique", car elle ne cherche pas à
changer son objet et n'est pas affectée par
lui; les deux autres classes sont "dynamiques", mais
de façon différentes : le sentiment
est essentiellement passif, étant la manière
dont le sujet est affecté consciemment par
l'objet; la volonté, au contraire, est l'action
ou la réaction consciente du sujet à
l'égard de l'objet. Ces diverses sortes d'
"expériences", malgré leur distinction,
ne sont pas isolées, elles sont toujours liées
et unies entre elles à chaque moment de la
vie psychique; quel est donc le principe de leur unité?
De plus, chaque moment est lié aussi à
ceux qui l'ont précédé et à
ceux qui le suivront; commentexpliquer cette continuité?
Ainsi se trouve posée la question du "self"
ou de l'âme; mais, avant de l'aborder définitivement,
il faut traiter encore un certain nombre de problèmes
préliminaires.
Le
premier de ces problèmes est celui du rapport
du "self" avec le corps. L'essence du "self" est d'être
conscient, et la conscience n'est pas un objet, mais
un acte impliquant une relation à un objet.
Ce qui porte à confondre le corps avec le "self",
ou tout au moins à le regarder comme en faisant
partie, c'est surtout la difficulté de distinguer
les données du "sens interne" (entendu au sens
littéral, comme se rapportant aux sensations
des organes internes) de certains éléments
proprement psychiques, d'ordre affectif principalement.
Bien entendu, la distinction établie entre
le corps et le "self" ne tend pas à nier que
le corps est "nôtre", mais seulement qu'il est
"nous-même".
Ensuite,
l'auteur fait la critique des diverses théories
suivant lesquelles le "self" serait constitué
essentiellement par telle ou telle classe particulière
d' "expériences", sentiment, volonté
ou intelligence. Plusieurs chapitres sont consacrés
à cette discussion, basée sur une analyse
psychologique que nous ne pouvons pas suivre ici,
car il faudrait entrer dans le détail pour
en faire ressortir l'intérêt. Cette discussion
a beau être entreprise et conduite en vue de
conclusions qui peuvent être extrapsychologiques,
elle n'en est pas moins, en elle-même, d'ordre
purement psychologique, à l'exception de quelques
points qui y sont envisagés plus ou moins incidemment,
comme la question de la finalité (psychique
et biologique), à propos de laquelle sont examinés
les arguments du néo-vitalisme. Nous signalerons
encore, dans cette partie, le chapitre relatif au
"primat de la raison pratique"; mais a-t-on vraiment
le droit d'appeler métaphysiques, comme le
fait M.Laird, les théories de Kant et de ses
successeurs "volontaristes" à cet égard,
ou même celle (dont la position est d'ailleurs
notablement différente) de M.Bergson?
Les
traits les plus caractéristiques du "self"
sont, comme on l'a vu déjà, l'unité
et la continuité, qui constituent ce qu'on
peut appeler l' "identité personnelle". L'auteur
s'attache donc à montrer l'existence réelle
de cette unité et de cette continuité
dans les "expériences" telles qu'elles nous
sont connues par l'introspection, et en envisageant
successivement, ici encore, l'intelligence, le sentiment
et la volonté. Toutefois, comme il y aurait
danger à exagérer cette unité,
il faut aussi en faire ressortir les limitations;
le seul point qui importe, c'est qu'une certaine unité
se retrouve dans tous les éléments de
la vie mentale.
Comment
cette unité est-elle possible? Puisque la continuité
du "self" implique la conservation du passé,
quelles sont les conditions de cette conservation?
En laissant de côté pour le moment l'explication
par une âme substantielle, distincte du "moi"
phénoménal, il y a deux théories
principales à considérer. La première
est physiologique, et regarde la conservation comme
étant simplement une fonction du cerveau. La
seconde est psychologique, et affirme que la continuité
du "self" dépend de la persistance des dispositions
psychiques; cette théorie n'est d'ailleurs
intelligible que si l'on admet l'existence de la subconscience.
L'auteur insiste sur le caractère hypothétique
de ces deux explications, de la première surtout,
et sur l'impossibilité de prouver qu'elles
sont suffisantes. L'existence d'éléments
subconscients et leur présence dans toutes
nos "expériences" ne paraissent pas contestables,
mais la question est de savoir si elles rendent compte
entièrement de l'unité de la vie consciente;
cela est possible mais n'est nullement démontré,
et, par suite, le parti le plus sage est de suspendre
notre jugement. En tout cas, il n'a pas été
trouvé jusqu'ici d'arguments concluants en
faveur de la "psychologie sans l'âme".
M.Laird
recherche ensuite ce que peut fournir, pour éclairer
les problèmes du "self", l'examen de certains
cas anormaux, comme celui des "personnalités
multiples". Les faits de ce genre constituent la meilleur
épreuve pour la vérité d'une
théorie du "self", car ils permettent une application
de la "méthode de différence" : pour
qu'on soit amené à parler d'une dissociation
de la personnalité, il faut que celle-ci soit
altérée dans ce qu'elle a de plus essentiel,
et même s'il n'y a pas réellement dissociation
à proprement parler, il y a intérêt
à se demander ce qui en donne l'illusion. Il
faut voir, non seulement s'il y a dissociation d'une
personnalité, mais aussi s'il y a dissociation
en des personnalités nouvelles, c'est à
dire si chacun des états qui se produisent
alors présente les caractéristiques
du "self"; une autre question encore est de savoir
si une pluralité de personnalités peut
exister dans un même corps simultanément,
ou seulement successivement. L'étude des faits
conduit à ceci : si l'on affirme que le "self"
doit posséder à un haut degré
l'unité et la continuité, on doit admettre
qu'il peut y avoir réellement des personnalités
multiples; si au contraire on se contente d'accorder
au "self" une unité toute relative, les cas
anormaux n'apparaissent plus que comme une exagération
des changements qui se produisent dans la vie ordinaire.
D'ailleurs, en tenant compte de ces changements, la
première hypothèse devrait logiquement
amener à penser que les personnalités
multiples sont la règle et non l'exception,
car nous sommes vraiment différents aux différentes
époques de notre vie; seulement, les changements
ne sont pas aussi soudains dans les cas normaux que
dans les cas anormaux. Cette conséquence, assez
difficile à accepter, montre qu'il faut se
garder de concevoir l'unité du "self" comme
étant nécessairement une unité
absolue, et qu'il vaut mieux penser qu'elle peut être
moindre qu'on ne le suppose d'ordinaire.
La
conception du "self" comme substance est traitée,
au point de vue historique, par l'étude des
discussions auxquelles elle a donné lieu dans
la philosophie moderne. L'auteur expose principalement,
sur ce sujet, la doctrine de Descartes, qui maintient
la substantialité de l'âme, mais en l'affirmant
plus qu'il ne la prouve, celle de Hume, qui la nie
au contraire, et celle de Locke, pour qui il n'importe
pas que l'âme soit ou non considérée
comme substance; il y joint un aperçu des opinions
de Kant et de Hegel. Il pense que les empiristes ont
raison dans leur critique contre certaines conceptions
de la substance, dont l'une est celle qui la regarde
comme une idée parmi d'autres idées,
ou comme une chose parmi d'autres choses, et dont
une autre est celle qui sépare les qualités
de la substance de telle manière que les qualités
elles-mêmes tendent à être regardées
comme des substances. Mais il y a une autre possibilité
: pourquoi la substance ne serait-elle pas simplement
une expression de la nécessité de l'union
des qualités? Toute chose qui existe a des
qualités multiples, elle peut n'avoir pas d'autre
contenu que celles-ci, mais elle n'est pas uniquement
pour cela un agrégat de ces qualités;
les qualités doivent être unies, et cette
nécessité peut-être le principe
même de la substance. On échapperait
ainsi à la négation pure et simple de
Hume, tout en écartant, au moins comme inutile,
la conception "transcendante" de la substance; ceci
permet de prévoir ce que sera la conclusion.
S'il
y a une âme, elle doit être une substance,
immatérielle et existant dans le temps; autrement,
ce n'est plus une âme, mais quelque chose d'autre.
Si l'âme est une substance, est-elle une substance
permanente ou indivisible, et en quel sens est-elle
supérieure à la matière? Dire
que l'âme est immatérielle, n'est-ce
pas la caractériser d'une façon purement
négative? Si on dit qu'elle est dans le temps,
faut-il regarder le temps comme absolument réel?
Enfin, et surtout, quel est le rapport de l'âme
avec la succession d' "espériences" qui constitue
le "moi" empirique? Pour répondre à
toutes ces questions, il faut commencer par se demander
ce qu'est la substance, et on peut, pour cela, examiner
d'abord les deux définitions qu'en donne Descartes
: d'après la première, la substance
est res per se subsistens ; d'après
la seconde, elle est "le support des accidents". M.Laird
soutient que ces deux définitions ne sont pas
équivalentes, que les modes ou qualités
doivent faire partie intégrante de la notion
d'une substance, et que celle-ci est distincte de
la notion logique du sujet, même si l'on restreint
cette dernière à la considération
des sujets qui ne peuvent jamais devenir prédicats.
Par suite, il déclare impossible une définition
purement logique de la substance; celle-ci implique,
pour lui, non pas seulement l'objectivité ou
la réalité entendue dans son sens le
plus large, mais l'existence, qui est connue subjectivement
par les sens, et qui, objectivement, réside
dans le "particulier". Dans ce dernier terme, il faut
comprendre toutes les qualités d'une chose,
aussi bien celles qui lui sont spéciales et
la différencient des autres choses que celles
qui lui sont communes avec d'autres; et, en outre,
comme les qualités sont universelles (nous
dirions plutôt générales), il
faut une matière ou hyle qui joue le
rôle de principe d'individuation. Cette matière
ou substratum n'est pas une chose particulière
distincte, mais un élément de toute
chose particulière, élément qui
fait précisément que cette chose est
particulière, et qu'elle l'est d'une façon
irréductible. On revient ainsi à une
conception qui, en apparence, se rapproche de la conception
aristotélicienne : toute substance se compose
d'une matière et d'une forme; seulement, il
ne faut pas oublier que la substance n'est ici que
l'unité spécifique des qualités
d'une chose particulière. Quel est donc le
genre d'unité que nous attribuons à
ces choses, et dans quelles limites croyons-nous à
l'identité d'une chose, alors que celle-ci
subit pourtant des changements dans certaines de ses
parties constitutives? En fait, une chose, dans ces
conditions, peut ou ne peut pas être dite la
même, suivant le degré d'unité
que nous entendons exprimer par là. Si le changement
est continu, on pourra toujours trouver dans son cours
un état qui sera identique à l'un des
extrêmes, un certain degré d'identité
étant donné, alors qu'un autre état
plus éloigné ne le sera plus; il faudra
donc dire que, dans l'intervalle, il y a eu passage
d'une substance à une autre. Cette conception
trouve son application dans le problème de
la substantialité des organismes : un organisme
est ou n'est pas un et distinct, suivant que cette
unité et cette distinction sont définies
d'une façon ou d'une autre. De même pour
la substantialité du "self" : tant qu'il y
a une unité caractéristique des "expériences",
il existe une âme particulière, dont
ces "expériences" sont en quelque sorte la
matière. L'âme est l'unité des
"expériences"; sa substantialité n'est
pas autre chose que le fait que toute "expérience"
donnée doit faire partie d'une telle unité.
Ce qu'est cette unité, il faudrait le préciser
pour le "self" aussi bien que pour les autres choses
particulières; le minimum d'unité et
de continuité requis pour qu'on puisse parler
d'identité personnelle peut être trés
petit, et, en tout cas, l'unité de l'âme
à travers le cours de son existence est naturellement
moindre que son unité à un moment déterminé.
En somme, il faut accepter l'âme telle que l'observation
nous la découvre, sans la croire plus permanente
ou plus parfaite qu'elle n'est réellement,
mais sans tomber non plus dans l'erreur contraire.
Avec cette façon de l'envisager, l'immortalité,
comportant la conservation de l'identité personnelle,
reste cependant possible : si l'âme est différente
du corps, elle peut lui survivre, à moins qu'il
ne soit prouvé que le corps est nécessaire
à son existence; et, si l'âme peut survivre
au corps, elle peut être immortelle au sens
le plus strict, c'est à dire indestructible;
mais, en dehors d'une révélation surnaturelle,
c'est là tout ce qu'on peut dire sur la question.
Ce
qui nous paraît présenter le plus d'intérêt
dans l'ouvrage dont nous venons d'indiquer les grandes
lignes, ce sont les analyses et les discussions qui
en forment la partie proprement psychologique, etdont
nous n'avons pu malheureusement donner qu'une idée
très incomplète; mais on peut regretter
que ces discussions n'aboutissent presque jamais à
une conclusion nette. S'il ne s'agissait que de psychologie,
cela n'aurait peut-être pas une très
grande importance; ce ne serait même pas un
défaut à proprement parler, car ce serait
iné vitable sur des bien des points. Seulement,
dans l'intention de l'auteur, il s'agit évidemment
d'autre chose : toute cette partie psychologique n'est
qu'une sorte d'introduction, très étendue
puisqu'elle occupe plus de la moitié du livre,
à des considérations qui, pour lui,
doivent avoir une portée métaphysique;
mais l'ont-elles vraiment? M.Laird semble avoir cherché,
peut-être involontairement, à établir
une sorte de compromis entre le substantialisme et
le phénoménisme; tout en se déclarant
opposé à cette dernière doctrine,
il développe une conception de la substance
telle qu'un phénoméniste même
pourrait sans grand inconvénient en accepter
la plupart des conséquences; en particulier,
la possibilité d'immortalité à
laquelle elle conduit est-elle bien différente
de celle que Renouvier introduisait dans son "personnalisme"
? Sur cette question de la substance, nous ne pouvons
entrer dans une discussion approfondie, qui dépasserait
de beaucoup les limites d'un compte rendu; qu'il nous
soit permis cependant de signaler combien est contestable
la distinction radicale que M.Laird veut établir
entre la notion de substance et celle de sujet logique.
S'il avait envisagé la question telle qu'elle
se présente dans la philosophie ancienne, au
lieu de se borner à la philosophie moderne,
il aurait vu que le premier sens de la notion de substance,
chez Aristote notamment, n'est rien d'autre que le
sujet logique; et d'ailleurs, dans la philosophie
moderne elle-même, il aurait pu trouver une
position identique chez Leibnitz, dont nous nous étonnons
qu'il ne dise rien. Le sens que M.Laird entend attacher
exclusivement à la substance est tout à
fait secondaire et dérivé : des deux
définitions de Descartes, celle qu'il donne
comme la première n'est en réalité
qu'une conséquence de la seconde, car c'est
le sujet qui est res per se subsistens, ou
pour parler comme Spinoza, "ce qui est en soi et par
soi" , les qualités ne pouvant avoir d'existence
que dans et par le sujet. Assurément, chacun
peut avoir le droit d'appeler substance ce qu'il lui
plaît; mais s'il ne s'agit que de conserver
un mot, cela en vaut-il vraiment la peine? Et, si
on trouve une notion nouvelle pour remplacer celle
de substance, ne serait-il pas préférable
de l'indiquer franchement, sans fausse modestie, en
la désignant par un terme nouveau ?
Un
des mérites incontestables d'un ouvrage comme
celui-là, c'est de montrer que la psychologie,
aussi bien d'ailleurs que toutes les autres sciences,
pose des questions qui la dépassent et qu'elle
est incapable de résoudre; mais précisément,
si ces questions ne comportent pas de solution psychologique,
comment peut-on espérer qu'on parviendra à
y répondre en prenant pour base l'introspection
et l'analyse des phénomènes mentaux
? La psychologie, à cet égard, est exactement
dans la même situation que les autres sciences
de faits; il ne faudrait pas laisser croire, comme
beaucoup n'y ont que trop tendance, qu'elle a plus
de rapports que les autres, ou des rapports plus étroits,
avec la métaphysique. En partant de l'observation,
on arrive à formuler des lois scientifiques,
mais rien de plus, et, quand on se trouve en présence
de questions comme celles dont nous parlons ici, on
ne peut que constater la relativité de la science
et ses limitations. Quand au domaine métaphysique,
il ne pourra jamais être atteint de cette façon,
parce qu'il constitue un ordre de connaissance essentiellement
et profondément différent du domaine
scientifique; et, en tout cas, même si on veut
essayer de relier l'un à l'autre, ce ne sont
certainement pas les sciences de faits qui en fourniront
le moyen. On peut bien, en se plaçant à
un point de vue quelconque, et même sans définir
son point de vue, faire sur une question donnée
toutes sortes d'hypothèses, mais ce n'est pas
là, pour nous, de la métaphysique véritable.
Pour qu'il y ait métaphysique, il ne suffit
pas que les questions envisagées soient métaphysiques
par nature; il faut encore qu'elles soient traitées
métaphysiquement, et ce n'est pas le cas ici.
Le psychologue qui lira ce livre pourra en tirer le
plus grand profit, mais le métaphysicien qui
se fierait aux promesses du titre en éprouvera
quelque déception.
Juillet
1919
ARTHUR
ROBINSON, Behaviour as a psychological concept.-
(L'attitude comme concept psychologique).
Nous
n'essayons de rendre "behaviour" par "attitude" que
faute de trouver un meilleur terme en français
: c'est la façon dont un être vivant
se comporte et réagit à l'égard
du milieu ; c'est, en somme, une forme plus compliquée
de l'action réflexe. On a essayé de
transporter cette conception du domaine de la biologie
à celui de la psychologie, d'où ce qu'on
appelle "behaviorism", qui présente d'ailleurs
plusieurs formes et plusieurs degrés : pour
certains, la notion dont il s'agit n'est en psychologie
qu'un point de départ ; pour d'autres, elle
en constitue tout l'objet et doit se substituer complètement
à la notion même de la conscience. M.
Robinson fait la critique de ces théories,
et montre qu'elles confondent purement et simplement
la psychologie avec la physiologie, en éliminant
ce qui en constitue les éléments véritablement
caractéristiques : la psychologie ne peut être
que l'étude de l'organisme conscient en tant
que conscient.
C.F.
D'ARCY, The theory of a limited Deity
C'est
un examen critique de certaines théories récentes,
en particulier de celle de William James. Ceux qui
ont émis de semblables conceptions l'ont fait,
pour la plupart, parce qu'ils ont pensé que
l'existence du mal était incompatible avec
la doctrine d'un Dieu tout-puissant. Le Dr d' Arcy
commence par exposer l'évolution historique
des conceptions religieuses, qui auraient passé
successivement par les phases animiste, polythéiste
et monothéiste. Cette évolution se continue
encore aujourd'hui ; mais doit-elle aller dans le
sens d'une doctrine comme celle d'un Dieu limité?
L'auteur pense qu'une telle doctrine est beaucoup
moins logique que le polythéisme, dont elle
semble se rapprocher à certains égards
: d'ailleurs, les arguments que James veut tirer de
l' "expérience religieuse" et de l'étude
de certains phénomènes psychiques ne
prouvent réellement rien en sa faveur. Le développement
historique a toujours été en élevant
l'idée de Dieu, et non en la dégradant
; la conclusion sera donc pour une conception d'un
Dieu qui soit à la fois personnel et "super-personnel".
Il
est certain que les préoccupations morales
sont celles qui prédominent chez James et chez
bien d'autres penseurs contemporains. Quand le Dr
d'Arcy dit que nous attachons maintenant plus d'importance
à la bonté de Dieu qu'à sa sagesse
ou à sa puissance, il a peut-être le
tort de trop généraliser ; mais il n'en
est pas moins vrai que la tendance de certaines formes
religieuses à dégénérer
en "moralisme" est un fait, qu'il serait intéressant
d'étudier comme tel. Seulement la confusion
du point de vue moral avec le point de vue métaphysique
n'est pas l'unique source des conceptions d'une Déité
limitée : chez Renouvier, par exemple, dont
il n'est pas question dans cette étude, c'est
tout autre chose : les "finitistes" de ce type, ayant
argumenté très justement contre le prétendu
infini métaphysique, croient avoir ruiné
par là même l'idée de l'infini
métaphysique, dont ils montrent ainsi qu'ils
ignorent la véritable nature. Quoi qu'il en
soit, il semble que, dans tous les cas, il y ait toujours
une confusion à la base; et, d'autre part,
nous sommes d'accord avec le Dr d'Arcy lorsqu'il pense
que le polythéisme devrait être l'aboutissement
logique de semblables conceptions. Ajoutons que l'idée
d'une Déité limitée est toujours
celle d'un être particulier, et que l'existence
de tels êtres n'est qu'une question de fait,
sans aucun rapport avec les problèmes qui peuvent
se poser au sujet des principes métaphysiques.
Enfin, quant à la conclusion du Dr d'Arcy,
le sens où il veut que les termes théologiques
soient entendus n'est pas autre chose que ce que la
philosophie scolastique appelle le "sens analogique",
et la conception qu'il indique à la fin n'est
qu'une esquisse partielle de ce qui a été
développé complètement par certaines
des plus anciennes doctrines de l'Orient : curieuse
rencontre pour un partisan de l'évolution "progressive"
des idées religieuses !
E.E
CONSTANCE JONES, Practical dualism.
C'est
un exposé de la façon dont Sidgwick,
dans ses Methods of Ethics, envisage ce qu'il
appelle le "dualisme de la raison pratique" : il entend
par là que la conduite humaine relève
de deux principes également essentiels, qui
sont la "bienveillance rationnelle" et l'"amour de
soi rationnel". Ces deux principes, qui représentent
respectivement l'altruisme et l'égoïsme,
peuvent sembler contradictoires entre eux ; mais Miss
Jones essaie de montrer que, en réalité,
le premier implique ou inclut le second.
Une
simple remarque : "accepter la moralité du
sens commun, mais en cherchant à lui donner
une base philosophique", c'est bien là un caractère
de presque toutes les théories morales ; mais
n'est-ce pas en même temps une preuve que ces
théories sont artificielles au fond, et que
chaque philosophe ne cherche qu'à justifier,
selon ses propres idées, une pratique dont
l'existence est parfaitement indépendante de
toute construction de ce genre ?
F-.Ch.BARLETT,
The development of criticism
Il
y a lieu de distinguer, dans le développement
psychologique de la critique, plusieurs degrés
successifs, qui sont la simple appréciation,
la critique conventionnelle et la critique rationnelle.
L'influence du sentiment est prédominante au
début, mais l'analyse et la réflexion
permettent ensuite d'établir des lois générales
et des principes directeurs qui conduisent à
la critique rationnelle, affranchie de la détermination
immédiate par le sentiment. Il faut encore
envisager un autre type de critique, qu'on peut appeler
intuitif, et dans lequel le jugement apparaît
comme le résultat d'un certain caractère
de l'objet qui échappe à l'analyse,
ainsi que de la relation qui existe entre l'objet
et la personne qui émet à son égard
le jugement appréciatif.
F.C.S.SCHILLER,
Omnipotence.
C'est
une discussion de l'étude du Dr d'Arcy, dont
nous avons rendu compte plus haut. L'auteur s'attache
d'abord à analyser le problème de "Dieu",
c'est-à-dire à distinguer les différentes
questions qu'il implique, puis à montrer que
les arguments du Dr d'Arcy contre la conception d'un
Dieu limité ne sont pas concluants, et enfin
il essaie d'établir que l'idée d'un
Dieu tout-puissant a moins de "valeur" spirituelle
et religieuse que celle d'un Dieu fini. Dans cette
dernière partie, le point de vue "pragmatiste"
de M.Schiller apparaît nettement ; il veut aussi
y montrer que la notion de la toute-puissance divine
a pour origine psychologique le besoin de sécurité
qui, dans un autre domaine, donne également
naissance à la notion de la "validité"
logique.
Il
nous semble qu'il y a en tout ceci bien des confusions
: ainsi, la conception de "Dieu" est présentée
comme une réponse, parmi d'autres également
possibles, à une certaine série de questions
: mais cela ne suppose-t-il pas qu'il s'agit d'une
conception unique et déterminée ? Une
des questions auxquelles elle doit répondre
est celle dont les diverses solutions sont représentées
par le monisme, le dualisme et le pluralisme ; et,
pour M. Schiller, cette question concerne la réalité
envisagée sous un aspect "quantitatif", comme
si la notion de l'unité arithmétique
et celle de ce qui est appelé analogiquement
l'unité métaphysique n'étaient
qu'une seule et même notion. D'autre part, les
préoccupations d'ordre moral tiennent ici une
place considérable : il faut, par exemple,
que la distinction du bien et du mal existe pour Dieu
comme pour l'homme. Des discussions comme celles-là
naissent surtout de questions mal posées, et
du mélange de plusieurs points de vue radicalement
différents ; la position classique du problème
de l'"existence de Dieu", les termes mêmes de
ce problème, impliquent des confusions multiples,
au milieu desquelles on se débattra vainement
tant qu'on ne commencera pas par déterminer
comme ils doivent l'être les rapports de la
métaphysique avec la théologie, et ceux
de l'une et de l'autre avec la science.
F.W.
THOMAS, Indian ideas of action and their interest
for modern thinking.
Suivant
la doctrine indienne du karma ou de l'action,
l'état présent d'un être est déterminé
comme résultat de ses actions antécédentes,
et toute action produit un samskâra,
impression ou disposition latente qui sera de même
une condition d'un état ultérieur. Cet
enchaînement causal est regardé comme
une loi cosmique, et la conception en est étendue
assez généralement jusqu'à la
nature inanimée. M.Thomas veut montrer tout
d'abord l'analogie de cette vue avec certaines théories
modernes, plus spécialement biologiques, comme
celle de Semon ; il va même jusqu'à assimiler
la "mneme" de celui-ci au karma, et ses "engramms"
aux samskâras. Il examine ensuite les
théories grammaticales et logiques de l'action
chez les Indiens, en insistant sur les différentes
significations des notions verbales, qui semblent
pouvoir se classer en "existence", "accomplissement"
et "changement"; puis il cherche à préciser
la conception de la catégorie de l'action,
en comparant sur ce point la doctrine d'Aristote avec
les précédentes. Discutant la question
de savoir si toute action doit être considérée
comme momentanée, il arrive à établir
la classification suivante :
1.
actions, momentanées ou totales, et répétitions
de celles-ci ; 2. efforts et résistances, momentanés
ou continus ; 3. changements, momentanés ou
composés ; 4. évolution ou transformation
continue. L'étude de l'action (y compris l'action
mentale) au point de vue de la durée semble
donner lieu à trois concepts : instantanéité,
continuité et totalité ; cependant,
la nature temporelle de l'action paraît consister,
non en ce qu'elle occupe une certaine durée,
mais plutôt en ce qu'elle arrive à un
certain moment. Quant à la conception de l'action
en physique, le mouvement peut-être une action,
sinon de la chose même qui se meut, du moins
de tout le système dans lequel cette chose
est comprise ; mais l'auteur ne fait qu'indiquer ce
dernier ordre de considérations.
Bien
des points de ce travail donneraient lieu à
une discussion intéressante, mais que nous
ne pouvons songer à entreprendre ici. Nous
nous bornerons donc à une remarque d'une portée
tout à fait générale : c'est
que M.Thomas ne s'est peut-être pas suffisamment
gardé du danger de rapprocher les idées
indiennes et les idées européennes modernes
bien plus que ne le permet légitimement la
nature des unes et des autres. La différence
qui existe entre les modes de la pensée orientale
et ceux de la pensée occidentale est, pour
nous, si profonde et si irréductible qu'un
même mot, celui de philosophie ou tout autre,
ne peut servir à les désigner également.
Des ressemblances comme celles que signale M.Thomas
nous paraissent beaucoup plus superficielles qu'il
ne le croit, parce que les points de vue représentés
par les conceptions qu'il compare ne sont aucunement
les mêmes de part et d'autre ; une doctrine
métaphysique (d'ailleurs nullement morale ou
religieuse à notre sens) et une théorie
biologique ne peuvent à aucun degré
comporter la même signification.
G.
DAWES HICKS, The "modes" of Spinoza and the "monads"
of Leibnitz.
On
insiste souvent sur l'opposition de la philosophie
de Spinoza, avec sa Substance universelle unique,
et de celle de Leibnitz, qui regarde comme fondamentale
la multiplicité absolue des substances individuelles.
Cependant, l'auteur de cette étude s'est proposé
de montrer que la contradiction des deux doctrines
est plus apparente que réelle, et qu'il y a
bien des rapprochements à faire entre elles,
à la fois quant aux résultats qu'elles
atteignent et quant aux difficultés qu'elles
soulèvent. Son examen comparatif porte successivement
sur la question des rapports de l'essence et de l'existence,
sur la conception de l'activité comme principe
de l'individualité, sur la distinction des
degrés de développement des êtres
individuels, et enfin sur la relation des individus
finis avec Dieu. Les interprétations proposées
sont fort intéressantes, encore que certaines
soient peut-être contestables ; nous regrettons
que les limites de ce compte rendu ne nous permettent
pas d'en discuter au moins quelques-unes. L'auteur,
dans sa conclusion, fait ressortir l'intérêt
actuel, et non pas simplement historique, des questions
qu'il a envisagées au cours de son exposé.
G.E.
MOORE, The conception of reality
C'est
la discussion d'une contradiction, au moins apparente,
relevée dans l'ouvrage de M.Bradley intitulé
Appearance and Reality, où il est dit,
d'une part, que le temps est une apparence, qu'il
"n'a pas de réalité" ou "n'appartient
pas à la réalité", et, d'autre
part, que les apparences, comme telles, "sont des
faits", qu'elles "sont" ou "existent". Faut-il, pour
résoudre cette contradiction, admettre une
distinction entre "existence" et "réalité",
et, dans ce cas, en quel sens devra-t-on entendre
la "réalité" ? Si M.Bradley l'entend
dans le sens habituel, il ne peut échapper
à la contradiction ; mais, s'il ne s'en est
pas aperçu, cela tient sans doute à
ce que, pour lui, le fait de penser à une chose
suffit pour que cette chose existe, sans cependant
qu'on puisse la déclarer réelle par
là même. M. Moore n'est pas de cet avis,
bien qu'il avoue ne pas se rendre compte clairement
de ce que peut être la pensée d'une chose
inexistante ; d'un autre côté, il essaie
de montrer que la réalité, au sens ordinaire,
ne constitue pas une conception à proprement
parler. Une discussion comme celle-là prouverait
une fois de plus, s'il en était encore besoin,
que les philosophes auraient le plus grand avantage
à préciser avant tout la signification
qu'ils entendent attribuer aux termes qu'ils emploient.
H.J.W.
HETHERINGTON, The conception of a unitary social
order.
Le
trait le plus caractéristique de la récente
philosophie sociale est la critique de l'autorité
de l'Etat, et le désir de substituer, au contrôle
unitaire de la vie sociale par l'Etat, un contrôle
des différents intérêts par les
institutions qui leur correspondent respectivement.
L'Etat est conçu comme hostile à la
liberté des individus et à celle de
tous les groupements sociaux, et cela de deux façons
: les uns lui reprochent son caractère rigide
et mécanique ; les autres, son intrusion dans
des domaines qui ne relèveraient pas de sa
compétence naturelle. Pour ces derniers, l'Etat
n'est qu'une institution particulière parmi
d'autres institutions "fonctionnelles", dont chacune
doit être également souveraine dans son
propre domaine. L'auteur cherche à montrer
que toutes ces critiques, en opposition avec les théories
traditionnelles, tendent à éliminer
la conception de l'"obligation", essentielle à
toute explication rationnelle de l'organisation sociale.
Proceedings
of the Aristotelian Society, New series, vol. XVIII,
1917-1918
H.WILDON
CARR, The interaction of mind and body.
La
grande difficulté, pour résoudre la
question qui est abordée ici, provient de l'impossibilité
de concevoir un enchaînement causal entre les
phénomènes psychiques et les phénomènes
physiques; c'est pour y échapper que certains
se sont réfugiés dans des théories
"parallélistes". Cependant, l'action réciproque
de l'esprit et du corps est, non pas une vue théorique,
mais un fait qu'il s'agit d'expliquer. Les deux éléments
en présence sont hétérogènes,
mais néanmoins solidaires; seulement, cette
relation de solidarité doit être conçue
comme différente à la fois de la causalité
et du parallélisme. La causalité implique
une série unique dans laquelle devraient entrer
à la fois les évènements mentaux
et corporels; le parallélisme, de son côté,
impliquerait deux séries complètement
indépendantes, bien que se correspondant point
par point. La solidarité est la coopération
de deux systèmes distincts, dont chacun est
une organisation individuelle ayant sa nature propre;
il y a adaptation continuelle de l'esprit et du corps,
mais de telle façon que c'est la totalité
du système mental qui agit sur la totalité
du système corporel ou inversement, et non
une partie de l'un sur une partie de l'autre. Les
principes des deux organisations sont antithétiques,
parce que la vie est à la fois activité
et durée : le corps est la réalisation
concrète de l'activité, l'esprit celle
de la durée; l'opposition qu'ils représentent
est, à un autre point de vue, celle de la nécessité
et de la liberté. L'action réciproque
de l'esprit et du corps n'est pas l'unification d'une
diversité originelle : elle exprime, au contraire,
une différenciation "dichotomique" inhérente
et nécessaire au processus de réalisation
de l'action vitale.
La
théorie esquissée dans cette étude
soulève assurément plus d'une difficulté;
elle suppose notamment une conception de la "structure
mentale" et une définition de la vie qu'il
est permis de trouver discutables. Cependant, telle
qu'elle est, elle nous apparaît comme bien préférable
au parallélisme, ne serait-ce qu'en ceci, qu'elle
envisage le composé humain comme composé,
au lieu de le séparer en deux partis entre
lesquelles il ne peut y avoir aucun rapport véritable,
comme on en a pris la fâcheuse habitude depuis
Descartes; et c'est là, à notre avis,
un immense avantage.
J.A.
SMITH, Is there a mathematics of intensity?
La
question traitée dans cette étude relève
de ce que Kant appelle "logique transcendantale" ;
elle concerne donc les fondements des sciences. Kant
a employé l'expression mathesis intensorum
pour désigner un certain genre de connaissance
synthétique a priori de la nature, ce
qui suppose qu'il y a une connaissance mathématique,
possible ou actuelle, des objets qui sont intensa.
Il faut donc voir si la méthode mathématique
est vraiment applicable à l'étude de
l'intensité. Si l'on recherche un caractère
intrinsèque permettant de distinguer les mathématiques
de toute autre science, on trouve que leur méthode
consiste essentiellement dans le dénombrement,
auquel on peut à la rigueur ajouter la mesure.
Or les quantités intensives ne sont ni des
multitudes dénombrables ni des grandeurs mesurables,
bien qu'elles présentent certaines analogies
avec les unes et les autres. La conclusion semble
donc devoir être que, pour de telles quantités,
une connaissance mathématique ou exacte est
impossible ; il y a des choses dont la nature n'admet
qu'une connaissance "inexacte", sans d'ailleurs qu'une
telle "inexactitude" doive être regardée
comme un défaut.
Nous
nous permettrons ici une objection : si l'intensité
est vraiment une quantité, il est étrange
que son étude échappe à la méthode
mathématique ; et, en ce qui concerne les intensa
d'ordre physique (densité, température,
éclairement, etc...), leur nature quantitative
ne saurait guère être mise en doute.
Seulement, on peut parler aussi d'intensité
en un sens tout différent, et c'est ce qu'on
fait parfois en psychologie, pour les sensations par
exemple : ce sont de tels cas que M. Smith nous paraît
avoir eu surtout en vue, et son tort est de croire
qu'on peut là encore parler de quantité.
Pour nous aussi, il y a des choses auxquelles les
mathématiques ne sont pas applicables, mais
ce sont celles qui ne rentrent pas dans la catégorie
de la quantité.
J.B.BAILLIE,
Anthropomorphism and Truth
Il
y a deux façons opposées et inconciliables
de concevoir la vérité : pour les uns,
elle est indépendante de l'esprit et s'impose
à lui ; pour les autres, elle lui est au contraire
subordonnée et n'est qu'un instrument pour
la réalisation de ses intérêts
pratiques. Les uns et les autres semblent oublier,
d'une part, que l'esprit individuel n'est jamais complètement
développé, et, d'autre part, que la
réalité de l'individualité indivisible
réside à la fois derrière les
processus de l'action pratique et ceux de l'activité
intellectuelle. Toutes les fonctions de l'esprit individuel,
intellectuelles ou autres, doivent être regardées
comme des moyens d'accomplissement de son propre type
d'existence, chaque fonction n'étant d'ailleurs
qu'une certaine activité spécialisée
de l'esprit tout entier. La vie humaine, en particulier,
est un arrangement conscient du monde suivant un point
de vue spécifiquement humain, et c'est là
ce que l'auteur entend par "anthropomorphisme". Cette
conception n'est développée ici qu'en
ce qui concerne la connaissance scientifique ; mais
ce n'est peut-être pas sur ce terrain, quoi
qu'en pense M.Baillie, qu'un "relativisme" de ce genre
rencontre les plus graves difficultés.
J.W
SCOTT, Realism and politics
Le
réalisme, au sens où il est entendu
ici, s'oppose à l'idéalisme, non pas
en regardant les choses comme "non-mentales", mais
en les regardant comme "non-construites", c'est-à-dire
en consacrant tous ses efforts à maintenir
le "donné" intact. Ceci étant, l'auteur
se propose de montrer qu'il y a du réalisme
dans la doctrine de Mr Bergson, que celle-ci se rapproche
par ce côté de celle de Mr Russell, et
que ce réalisme est pour toutes deux le point
de contact avec les conceptions qui sont à
la base de certains mouvements sociaux, tels que le
nouveau socialisme ou le syndicalisme révolutionnaire.
KARIN
STEPHEN, Thought and intuition
Si
l'on examine nos moyens de connaissance, il faut établir
une distinction entre l'expérience directe
et la pensée qui nous fournit une connaissance
supplémentaire à propos de cette expérience.
Cette pensée, faculté de concevoir et
de raisonner, n'est, d'après M.Bergson, qu'un
" pis-aller ", imposé par les limitations
de notre faculté de percevoir. En parlant ainsi,
M.Bergson montre qu'il se préoccupe uniquement
de
l'
" existence " et des moyens d'en accroître
la connaissance : c'est là, pour lui, le problème
que doit se proposer la philosophie, à l'exclusion
de tout ce qui est pensée pure et science pure.
Le travail de la pensée, qui s'efforce toujours
de passer de l'expérience particulière
à la loi générale, se ferait
aux dépens de l'expérience elle-même,
qu'il aurait pour effet de fragmenter et de déformer.
L'expérience, au lieu de s'étendre,
se limiterait en s'intellectualisant : nous n'y garderions
que ce qui intéresse notre action sur les choses,
et nous négligerions tout le reste; et la même
action limitative s'appliquerait à la mémoire
aussi bien qu'à la perception présente.
Ce que M. Bergson reproche à notre expérience
" classifiée ", ce n'est pas sa différence
de contenu avec l'expérience primitive, car
l'adjonction de la mémoire n'a pu que l'enrichir;
c'est sa différence de forme, sa division en
choses distinctes, possédant en commun certaines
qualités. La nouvelle méthode de la
philosophie doit donc consister à revenir à
la perception elle-même, et cela par l'intuition,
qui n'est pas une faculté spéciale,
mais bien l'acte mental qui combine le passé
et le présent pour former l'expérience.
C'est sur cette intuition que repose originairement,
d'ailleurs, non seulement notre expérience,
mais aussi toute notre connaissance à propos
de celle-ci. Cette connaissance, avec le processus
d'abstraction qu'elle implique, réagit ensuite
sur notre expérience au point de ne plus nous
laisser apercevoir la réalité qu'à
travers des symboles, de sorte que nous imposons à
l'expérience elle-même la forme qui n'appartient
qu'aux symboles employés par la pensée.
Ce que demande M.Bergson, c'est donc que l'expérience
qui doit servir de point de départ à
la philosophie soit aussi pleine et aussi immédiate
que l'expérience peut l'être.
Il
y a là un effort intéressant pour éclaircir
et préciser le sens de l'intuition bergsonienne
et la façon dont il faut envisager ses rapports
avec la pensée ou l'intelligence. Seulement,
avec une philosophie de la nature de celle dont il
s'agit, n'y a-t-il pas toujours lieu de craindre que,
plus on essaie de la préciser, plus on risque
de la déformer en l'intellectualisant ?
S.
ALEXANDER, Space-time.
C'est
un extrait d'un travail plus étendu, dans lequel
l'auteur se propose d'examiner la relation qui existe
entre l'espace et le temps, considérés
comme réalités empiriques. L'espace
et le temps, pour lui, dépendent l'un de l'autre
et s'impliquent mutuellement, de telle façon
qu'ils ne constituent à proprement parler qu'une
réalité unique, l'"espace-temps". C'est
le temps qui rend l'espace continu en assurant sa
divisibilité : et, de même, c'est aussi
l'espace qui rend le temps continu en assurant la
connexion de ses parties. L'"espace-temps" est un
système de "points-instants", c'est-à-dire
de lignes de mouvement reliant les points ou les instants
entre eux. Le temps est successif, irréversible
et transitif, et ces trois caractères correspondent
aux trois dimensions de l'espace ; l'habitude de représenter
le temps spatialement exprime le caractère
intrinsèque du temps lui-même. Mr Alexander
indique, à titre de conséquence, une
hypothèse d'après laquelle les choses
qui existent dans l'espace et dans le temps ne seraient
que des complexes d'"espace-temps", c'est-à-dire
de mouvement, et la relation du temps à l'espace
serait analogue à celle de l'esprit au corps.
C'est là une théorie extrêmement
ingénieuse, mais nous ne pouvons en dire plus,
car nous ne voudrions pas nous risquer à porter
un jugement sur un aperçu vraiment trop sommaire
et trop incomplet.
W.R.
MATTHEWS, The moral argument for theism.
L'ensemble
des faits qu'on réunit sous le nom de "moralité"
peut être étudié à trois
points de vue différents : historique, psychologique,
et proprement éthique. L'auteur, envisageant
ces trois points de vue l'un après l'autre,
se propose de montrer, pour chacun d'eux, les avantages
que présente le théisme sur toute autre
théorie. Cette recherche est poursuivie avec
un parti-pris évident de justifier "l'autorité
de la loi morale" et "l'objectivité de l'idéal
moral". Nous avouons ne pas voir très nettement
en quoi le fait de fournir une telle justification
constitue une preuve, même accessoire, de la
vérité d'une doctrine. Il y a là
quelque chose qui nous rappelle l'attitude de Kant
à l'égard de ses "postulats", prenant
pour un argument ce qui n'est qu'un voeu sentimental.
Si le théisme (sur la définition duquel
il faudrait d'ailleurs s'entendre) est d'ordre métaphysique,
il doit être établi indépendamment
de toute considération morale ; s'il se trouve
ensuite qu'il justifie la morale, tant mieux pour
celle-ci, mais la métaphysique n'y est nullement
intéressée.
A un
autre point de vue, est-il bien exact de dire, comme
le fait Mr Matthews, que le sentiment de l'obligation
est la caractéristique fondamentale de la conscience
morale ? Certaines morales antiques, et notamment
celle des Stoïciens, ne semblent guère
l'avoir connu, et pourtant il est assez difficile
de contester que ce soient là des morales au
sens le plus rigoureux de ce mot.