Y
a-t-il encore des possibilites initiatiques
dans les formes traditionnelles occidentales?
(Etudes Traditionnelles. Janvier-Février
1973)
Ce
texte fut écrit en 1935 pour la revue roumaine
Memra, mais il est resté jusqu'ici complètement
inédit, car il ne put être publié
ni en sa traduction roumaine, du fait de la cessation
de la dite revue (laquelle n'avait eu d'ailleurs que
deux livraisons, le n°1 de décembre1934
et les n°2-5 de janvier-avril 1935), ni en son
original français. En le publiant maintenant,
après 38 ans, nous mettons en bas de page,
entre crochets, quelques précisions devenues
utiles surtout aux lecteurs français.
Michel
Vâlsan
On
peut dire que chaque forme traditionnelle particulière
est une adaptation de la Tradition primordiale, dont
toutes sont dérivées plus ou moins directement,
à certaines circonstances spéciales
de temps et de lieu ; aussi ce qui change de l'une
à l'autre n'est-il point l'essence même
de la doctrine, qui est au-delà de ces contingences,
mais seulement les aspects extérieurs dont
elle se revêt et à travers lesquels elle
s'exprime. Il résulte de là, d'une part,
que toutes ces formes sont nécessairement équivalentes
en principe, et, d'autre part, qu'il y a généralement
avantage, pour les êtres humains, à se
rattacher, autant que possible, à celle qui
est propre au milieu dans lequel ils vivent, puisque
c'est celle-là qui doit normalement convenir
le mieux à leur nature individuelle. C'est
là ce que faisait remarquer à juste
raison notre collaborateur J-H. Probst-Biraben à
la fin de son article sur le Dhikr (1) ; mais
l'application qu'il tirait de ces vérités
incontestables nous paraît demander quelques
précisions supplémentaires, afin d'éviter
toute confusion entre différents domaines qui,
tout en relevant également de l'ordre traditionnel,
n'en sont pas moins profondément distincts
(2).
Il
est facile de comprendre qu'il s'agit ici de la distinction
fondamentale, sur laquelle nous avons déjà
bien souvent insisté ailleurs, entre les deux
domaines que l'on peut, si l'on veut, désigner
respectivement comme " exotérique "
et " ésotérique ",
en donnant à ces termes leur acception la plus
large. Nous pouvons aussi identifier l'un au domaine
religieux et l'autre au domaine initiatique; pour
le second, cette assimilation est rigoureusement exacte
dans tous les cas ; et, quant au premier, s'il ne
prend l'aspect proprement religieux que dans certaines
formes traditionnelles, celles-ci sont les seules
dont nous ayons à nous occuper présentement,
de sorte que cette restriction ne saurait présenter
aucun inconvénient pour ce que nous nous proposons.
Cela
dit, voici la question qu'il y a lieu d'envisager
: lorsqu'une forme traditionnelle est complète,
sous le double rapport exotérique et ésotérique,
il est évidemment possible à tous d'y
adhérer pareillement, soit qu'ils entendent
se limiter au seul point de vue religieux, soit qu'ils
veuillent en outre la voie initiatique, puisque les
deux domaines leur seront ainsi ouverts l'un et l'autre.
Il doit d'ailleurs être bien entendu que, en
pareil cas, l'ordre initiatique prend toujours son
appui et son support dans l'ordre religieux, auquel
il se superpose sans s'y opposer en aucune façon
; et, par conséquent, il n'est jamais possible
de laisser de côté les règles
relevant de l'ordre religieux, et plus spécialement
en ce qui concerne les rites, car ce sont ceux-ci
qui ont la plus grande importance à ce point
de vue, et qui peuvent établir effectivement
le lien entre les deux ordres. Donc, quand il en est
ainsi, il n'y a aucune difficulté à
ce que chacun suive la tradition qui est celle de
son milieu ; il n'y a de réserve à faire
que pour les exceptions, toujours possibles, auxquelles
faisait allusion notre collaborateur, c'est-à-dire
pour le cas d'un être qui se trouve accidentellement
dans un milieu auquel il est véritablement
étranger par sa nature, et qui, par suite,
pourra trouver ailleurs une forme mieux adaptée
à celle-ci. Nous ajouterons que de telles exceptions
doivent, à une époque comme la nôtre,
où la confusion est extrême en toutes
choses, se rencontrer plus fréquemment qu'à
d'autres époques où les conditions sont
plus normales ; mais nous n'en dirons rien de plus,
puisque ce cas, en somme, peut toujours être
résolu par un retour de l'être à
son milieu réel, c'est-à-dire à
celui auquel répondent en fait ses affinités
naturelles.
Maintenant,
si nous revenons au cas habituel, une difficulté
se présente lorsqu'on a affaire, dans un milieu
donné, à une forme traditionnelle où
il n'existe plus effectivement que le seul aspect
religieux. Il va de soi qu'il s'agit là d'une
sorte de dégénérescence partielle,
car cette forme a dû, aussi bien que les autres,
être complète à son origine ;
mais, par suite de circonstances qu'il n'importe pas
ici de préciser, il est arrivé que,
à partir d'un certain moment, sa partie initiatique
a disparu, et parfois même à tel point
qu'il n'en reste plus aucun souvenir conscient chez
ses adhérents, en dépit des traces qu'on
peut en retrouver dans les écrits ou les monuments
anciens. On se trouve alors, pour ce qui est du point
de vue initiatique, dans un cas exactement semblable
à celui d'une tradition éteinte : même
en supposant qu'on puisse arriver à une reconstitution
complète, celle-ci n'aurait qu'un intérêt
en quelque sorte " archéologique ",
puisque la transmission régulière ferait
toujours défaut, et que cette transmission
est, comme nous l'avons exposé en d'autres
occasions, la condition absolument indispensable de
toute initiation. Naturellement, ceux qui bornent
leurs vues au domaine religieux, et qui seront toujours
les plus nombreux, n'ont aucunement à se préoccuper
de cette difficulté, qui n'existe pas pour
eux ; mais ceux qui se proposent un but d'ordre initiatique
ne sauraient, à cet égard, attendre
aucun résultat de leur rattachement à
la forme traditionnelle en question.
La
question ainsi posée est malheureusement bien
loin de n'avoir qu'un intérêt purement
théorique, car, en fait, il y a lieu de l'envisager
précisément en ce qui concerne les formes
traditionnelles qui existent dans le monde occidental
: dans l'état présent des choses, s'y
trouve-t-il encore des organisations assurant une
transmission initiatique, ou, au contraire, tout n'y
est-il pas irrémédiablement limité
au seul domaine religieux ? Disons tout d'abord qu'il
faudrait bien se garder de se laisser illusionner
par la présence de choses telles que le " mysticisme ",
à propos duquel se produisent trop souvent,
et actuellement plus que jamais, les plus étranges
confusions. Nous ne pouvons songer à répéter
ici tout ce que nous avons eu déjà l'occasion
de dire ailleurs à ce sujet ; nous rappellerons
seulement que le mysticisme n'a absolument rien d'initiatique,
qu'il appartient tout entier à l'ordre religieux,
dont il ne dépasse en aucune façon les
limitations spéciales, et que même beaucoup
de ses caractères sont exactement opposés
à ceux de l'initiation. L'erreur serait plus
excusable, du moins chez ceux qui n'ont pas une notion
nette de la distinction des deux domaines, s'ils considéraient,
dans la religion, ce qui présente un caractère
non point mystique, mais " ascétique ",
parce que, là du moins, il y a une méthode
de réalisation active comme dans l'initiation,
tandis que le mysticisme implique toujours la passivité
et, par suite, l'absence de méthode, aussi
bien d'ailleurs que d'une transmission quelconque.
On pourrait même parler à la fois d'une
" ascèse " religieuse et
d'une " ascèse " initiatique,
si ce rapprochement ne devait suggérer rien
de plus que cette idée d'une méthode
qui constitue en effet une similitude réelle
; mais, bien entendu, l'intention et le but ne sont
nullement les mêmes dans les deux cas.
Si
maintenant nous posons la question d'une façon
précise pour les formes traditionnelles de
l'Occident, nous serons amené à envisager
les cas que mentionnait notre collaborateur dans les
dernières lignes de son article, c'est-à-dire
celui du Judaïsme et celui du Christianisme ;
mais c'est ici que nous serons obligé de formuler
quelques réserves au sujet du résultat
qu'on peut obtenir de certaines pratiques. Pour le
Judaïsme, les choses, en tout cas, se présentent
plus simplement que pour le Christianisme : il possède
en effet une doctrine ésotérique et
initiatique, qui est la Qabbale, et celle-ci se transmet
toujours de façon régulière,
quoique sans doute plus rarement et plus difficilement
qu'autrefois, ce qui, d'ailleurs, ne représente
certes pas un fait unique en ce genre, et ce qui se
justifie assez par les caractères particuliers
de notre époque. Seulement, pour ce qui est
du " Hassidisme ", s'il semble
bien que des influences qabbalistiques se soient exercées
réellement à ses origines, il n'en est
pas moins vrai qu'il ne constitue proprement qu'un
groupement religieux, et même à tendances
mystiques; c'est du reste probablement le seul exemple
de mysticisme qu'on puisse trouver dans le Judaïsme
; et, à part cette exception, le mysticisme
est surtout quelque chose de spécifiquement
chrétien.
Quant
au Christianisme, un ésotérisme comme
celui qui existait très certainement au moyen
âge, avec les organisations nécessaires
à sa transmission, y est-il encore vivant de
nos jours ? Pour l'Eglise orthodoxe, nous ne pouvons
nous prononcer d'une façon certaine, faute
d'avoir des indications suffisamment nettes, et nous
serions même heureux si cette question pouvait
provoquer quelques éclaircissements à
cet égard (3) ; mais, même s'il y subsiste
réellement une initiation quelconque, ce ne
peut-être en tout cas qu'à l'intérieur
des monastères exclusivement, de sorte que,
en dehors de ceux-ci, il n'y a aucune possibilité
d'y accéder (4). D'autre part, pour le Catholicisme,
tout semble indiquer qu'il ne se trouve plus rien
de cet ordre ; et d'ailleurs, puisque ses représentants
les plus autorisés le nient expressément,
nous devons les en croire, tout au moins tant que
nous n'avons pas de preuves contraires ; il est inutile
de parler du Protestantisme, puisqu'il n'est qu'une
déviation produite par l'esprit anti-traditionnel
des temps modernes, ce qui exclut qu'il ait jamais
pu renfermer le moindre ésotérisme et
servir de base à quelque initiation que ce
soit.
Quoiqu'il
en soit, même en réservant la possibilité
de la survivance de quelque organisation initiatique
très cachée (5), ce que nous pouvons
dire en toute certitude, c'est que les pratiques religieuses
du Christianisme, pas plus que celles d'autres formes
traditionnelles d'ailleurs, ne peuvent être
substituées à des pratiques initiatiques
et produire des effets du même ordre que celles-ci,
puisque ce n'est pas là ce à quoi elles
sont destinées. Cela est strictement vrai même
lorsqu'il y a, entre les unes et les autres, quelque
similitude extérieure : ainsi, le rosaire chrétien
rappelle manifestement le wird des turuq
islamiques, et il se peut même qu'il y ait là
quelque parenté historique; mais, en fait,
il n'est utilisé que pour des fins uniquement
religieuses, et il serait vain d'en attendre un bénéfice
d'un autre ordre, puisqu'aucune influence spirituelle
agissant dans le domaine initiatique n'y est attachée,
contrairement à ce qui a lieu pour le wird.
Quant aux " exercices spirituels "
de saint Ignace de Loyola, nous devons avouer que
nous avons été quelque peu étonné
de les voir cités à ce propos : ils
constituent bien une " ascèse "
au sens que nous indiquions plus haut, mais leur caractère
exclusivement religieux est tout à fait évident
; de plus, nous devons ajouter que leur pratique est
loin d'être sans danger, car nous avons connu
plusieurs cas de déséquilibre mental
provoqué par elle ; et nous pensons que ce
danger doit toujours exister quand ils sont ainsi
pratiqués en dehors de l'organisation religieuse
pour laquelle ils ont été formulés
et dont ils constituent en somme la méthode
spéciale ; on ne peut donc que les déconseiller
formellement à quiconque n'est pas rattaché
à cette organisation.
Nous
devons encore insister spécialement sur ceci,
que les pratiques initiatiques elles-mêmes,
pour avoir une efficacité, présupposent
nécessairement le rattachement à une
organisation du même ordre ; on pourra répéter
indéfiniment des formules telles que celles
du dhikr ou du wird , ou les mantras
de la tradition hindoue, sans en obtenir le moindre
résultat, tant qu'on ne les aura pas reçues
par une transmission régulière, parce
qu'elles ne sont pas alors " vivifiées "
par aucune influence spirituelle. Dès lors,
la question de savoir quelles formules il convient
de choisir n'a jamais à se poser d'une façon
indépendante, car ce n'est pas là quelque
chose qui relève de la fantaisie individuelle
; cette question est subordonnée à celle
de l'adhésion effective à une organisation
initiatique, adhésion à la suite de
laquelle il n'y a naturellement plus qu'à suivre
les méthodes qui sont celles de cette organisation,
à quelque forme traditionnelle que celle-ci
appartienne.
Enfin,
nous ajouterons que les seules organisations initiatiques
qui aient encore une existence certaine en Occident
sont, dans leur état actuel, complètement
séparées des formes traditionnelles
religieuses ce qui, à vrai dire, est quelque
chose d'anormal ; et en outre, elles sont tellement
amoindries, sinon même déviées,
qu'on ne peut guère, dans la plupart des cas,
en espérer plus qu'une initiation virtuelle.
Les Occidentaux doivent cependant forcément
prendre leur parti de ces imperfections, ou bien s'adresser
à d'autres formes traditionnelles qui ont l'inconvénient
de n'être pas faites pour eux ; mais, il resterait
à savoir si ceux qui ont la volonté
bien arrêtée de se décider pour
cette dernière solution ne prouvent pas par
là même qu'ils sont du nombre de ces
exceptions dont nous avons parlé.
Note
1L'article
en question avait été publié
dans les n° 2-5 de janvier-avril 1935 de Memra.
2[Probst-Biraben
avait effectivement écrit (nous traduisons
du roumain) : " J'ai connu aussi bien des
Chrétiens que des Juifs d'origine, passés
par conviction à l'Islam, vivant une vie strictement
traditionnelle, et pratiquant, avec des résultats,
la discipline des ordres musulmans. Ce sont des exceptions,
préparées presque toujours par un puissant
atavisme oriental. En général cependant
il est plus recommandable de diriger les Juifs vers
les Hassidim ou les Qabbalistes, les
Catholiques vers les exercices de St-Ignace de
Loyola, et les Orthodoxes de l'Orient vers les
méthodes athonites "].
3[On
sait que depuis l'époque de cet article Guénon
a fait mention de l'hésychasme comme voie initiatique
du christianisme orthodoxe, et montrait à l'occasion
encore l'intérêt d'avoir de ce côté-là
des éclaircissements. Voir à ce sujet
l'article Christianisme et Initiation, E.T.de
sept., d'oct.-nov.et de déc. 1949. Effectivement
quelques données intéressantes à
ce sujet venant du monde orthodoxe furent présentées
ultérieurement dans les articles de M.Vâlsan
: L'initiation chrétienne, des E.T.de
mai-juin et juillet-août 1965 et Mise au
point ainsi que Etudes et documents d'Hésychasme
de mars-avril, mai-juin et juillet-août 1968]
4[
Telle était de fait, semble-t-il, la situation
avant la dernière guerre, dans le monde orthodoxe.
En tout cas, actuellement, à la suite des troubles
et des changements de tout ordre survenus dans les
pays respectifs, et affectant plus particulièrement
les conditions de vie monastique, on atteste qu'il
y a aussi des rattachements de laïcs ].
5
[En revenant sur ce point dans l'article Christianisme
et Initiation , rappelé par nous dans la
note 3 , Guénon précisait qu'il avait
des raisons de penser que certaines formes d'initiation
chrétienne subsistaient encore, mais dans des
milieux tellement restreints que, en fait, on peut
les considérer comme pratiquement inaccessibles,
ou bien...dans des branches du christianisme autres
que l'Eglise latine.]